"Divorce alpin"

Un mot presque léger pour dire quelque chose de beaucoup plus grave

Que veut-on vraiment défendre quand on parle d'aventure ?


Ces derniers mois, un terme tourne partout : “divorce alpin”. 


Un mot presque léger pour dire quelque chose de beaucoup plus grave : l’abandon, le pouvoir, la domination, la manière dont certains imaginaires de l’aventure transforment la dureté en qualité.


J’avais envie de partir de là pour poser une autre question : qu’est-ce qu’on veut vraiment défendre quand on parle d’aventure ? 


On ne laisse personne en haut


Cet été, en rando, lors d’un passage raide et glissant de ma traversée des Écrins, j’ai croisé une femme dans la montée. On a échangé quelques mots, des mots essoufflés, un peu rouges. En pleine négociation avec la pente, je lui ai dit : « Dis donc, c’est dur ! ». Elle m’a répondu : « C’est pas dur, c’est alpin. ». Sur le moment, j’ai trouvé ça drôle, sec et bien envoyé.  J’ai fait des vannes toute la fin de journée en reprenant l’expression : « Mais non, c’est pas dur - c’est alpin !! »

Et puis la phrase m’est restée. Parce qu’au fond, qu’est-ce qu’elle raconte ?


Bien sûr, elle dit quelque chose de simple : en montagne, il ne faut pas s’attendre à ce que ce soit confortable. Il y a du dénivelé, du vent, de l’altitude, du terrain, de l’engagement. La montagne n’a pas à s’excuser d’être montagne. Je n’ai aucun problème avec ça. Je n’ai pas envie d’une aventure lissée, aseptisée, transformée en produit sans aspérités. Une partie de ce que je viens chercher dehors, justement, c’est cette rencontre avec quelque chose qui résiste. Mais depuis, je me demande si cette phrase ne raconte pas aussi autre chose.


Je me demande si, à force de dire “c’est alpin”, on ne finit pas parfois par faire passer bien plus que la pente, le froid ou l’effort. 

Et c’est peut-être pour ça que cette expression m’est revenue en tête quand j’ai vu circuler ces derniers temps celle de “divorce alpin”.


Pour celleux qui ne l’auraient pas vu passer :


Le “divorce alpin” est devenu un sujet d’actu après une affaire jugée en Autriche : un homme de 37 ans a été reconnu coupable d’homicide par négligence grave après la mort de sa compagne, en janvier 2025, près du sommet du Grossglockner, le plus haut sommet du pays. Le tribunal a estimé qu’en tant que partenaire le plus expérimenté, il avait une responsabilité particulière et qu’il aurait dû faire demi-tour plus tôt ou alerter plus clairement les secours.


Depuis le jugement, l’expression circule beaucoup dans les médias et sur les réseaux, où elle sert de point de départ à une discussion plus large sur la violence conjugale, la manière dont certains récits d’aventure peuvent romantiser l’abandon et la façon dont la montagne ou l’outdoor peuvent devenir des lieux où s’exercent des rapports de domination.

Vieille mythologie de l'aventure


Le divorce désigne quelque chose de beaucoup plus grave donc : l’abandon d’une femme en montagne par son compagnon. Et avec ça, tout un imaginaire qui s’active très vite autour de cette histoire, l’idée que la montagne serait un lieu à part. Un lieu où les règles ordinaires s’effaceraient un peu. Un lieu où la dureté du terrain pourrait brouiller notre jugement moral.


Ce qui me dérange, ce n’est pas le fait en lui-même qui est déjà terrible — mais le cadre culturel dans lequel il devient racontable.

Ce que révèle cette histoire, ce n’est pas seulement un drame en altitude. C’est une vieille mythologie de l’aventure, celle dans laquelle tenir vaut plus qu’écouter, celle dans laquelle continuer vaut plus qu’attendre. Celle dans laquelle l’endurance devient une qualité morale et la fragilité une faute à moitié avouable.


Et moi, je crois que c’est là qu’il faut s’arrêter. Parce que la montagne ne crée pas la domination, elle la révèle.


La montagne révèle la domination


Elle révèle qui décide, qui impose le rythme, qui fait passer son objectif avant l’état de l’autre, qui a le droit d’avoir peur, qui a le droit de ralentir, qui a le droit de dire stop sans être aussitôt perçu comme un poids, un frein, une faiblesse.

À force de glorifier les récits de dureté, on finit parfois par fabriquer un imaginaire où certaines violences deviennent moins visibles. Elles se diluent dans le décor, dans l’effort, dans l’engagement, dans cette idée que “de toute façon, là-haut, c’est dur”.

Mais non. La montagne n’absout rien. Elle n’absout ni le mépris, ni la brutalité, ni les rapports de pouvoir, ni cette manière de transformer la vulnérabilité de l’autre en détail secondaire. 


Elle ne transforme pas l’abandon en fatalité romantique. Elle ne devrait jamais servir à poétiser ce qui relève d’un rapport de domination.

"C’EST PAS DUR C’EST ALPIN” - et bah MERDE À LA FIN. 

Quelle culture de l'outdoor voulons-nous défendre ?


Est-ce qu’on veut d’une culture du dehors où l’on admire davantage celui qui “ne lâche rien” que celle ou celui qui sait attendre, ajuster, écouter, renoncer.


Ce n’est pas seulement une question de montagne. C’est une question de récits. Quels gestes est-ce qu’on choisit de célébrer ? Qu’est-ce qu’on considère comme noble ? Qu’est-ce qu’on continue à appeler courage ?


Partir ensemble pourrait aussi vouloir dire ça : se sentir responsable de la manière dont l’autre traverse l’expérience — et communiquer ses intentions respectives avant de partir ?


Aujourd’hui, je crois que la question n’est pas seulement : est-ce que c’est dur ? (J’espère que vous répondrez dans votre tête, c’est pas dur, C’EST ALPIN.)


La vraie question, c’est : qu’est-ce qu’on normalise au nom de la difficulté ? Qu'est-ce qu’on reproduit là-haut qui ne marche pas en bas ?

Ici c'est Bivouak


Chez Bivouak, on a envie de faire de la place à une autre culture de l’aventure. Pas une aventure moins intense — une aventure plus juste.

Une aventure où :

- Attendre fait partie de l’aventure.

- Renoncer fait partie de l’aventure.

- Revenir ensemble fait partie de l’aventure.


Parce que ce qu’on célèbre dehors raconte toujours le monde qu’on est en train de fabriquer.

Par Juliette Pauli.

Texte initialement publié dans la newsletter Bivouak du 12 mars 2026, issu d'une série intitulée : "Le caillou dans la chaussure"

Crédit Photo : Victor Dubas